Poèmes bilingues français-viêtnamiens
Hàn Mặc Tử (1)
Introduction.
La poésie fait partie intégrante de la vie quotidienne des Viêtnamiens de toutes les couches sociales, depuis le paysan illettré jusqu’aux plus grands docteurs
d’État. En effet, leur langue, qui comporte cinq accents phonémiques permettant six mots différents à partir d’une monosyllabe de base, s’y prête merveilleusement : ‘‘parce que comme si
ce peuple naissait avec un organe bien juste et bien réglé, et dans une parfaite intelligence avec ses poumons, et qu’il fût naturellement maître de musique, il ne prononce jamais de paroles
qu’en les proférant il ne les accompagne de quelques inflexions de voix, et qu’il ne les débite en air, de sorte qu’il est vrai de dire que de parler et de chanter chez les Tunquinois est une
même chose’’ (Giovanni Filippo de Marini, s.j., 1663).
J’ai déjà publié précédemment sur ce blog des poèmes de la ‘‘Poétesse rebelle’’ Hồ Xuân Hương, je vais maintenant continuer à faire connaître d’autres ‘‘Poètes de ma terre lointaine’’ avec Hàn Mặc Tử.
Đông Phong
Hàn Mặc Tử
Un malheureux prodige
Hàn Mặc Tử (L’homme de plume et d’encre) était le dernier et le plus connu nom de plume de Nguyễn Trọng Trí qui avait signé auparavant Minh Duệ Thị, Lệ Thanh et Phong Trần.
Né le 22 septembre 1912 au village de Lệ Mỹ, près de Đồng Hới dans la province de Quảng Bình, il fut aussi baptisé du nom catholique de Pierre François. Ayant perdu son père très tôt, il suivit sa mère qui s’installa avec ses cinq frères et sœurs à Quy Nhơn.
Dès l’âge de 15 ans, Nguyễn Trọng Trí se fit connaître comme un excellent auteur régional de poèmes de prosodie classique Tang sous la signature de Minh Duệ Thị. Mais craignant une ‘‘dérive’’ du jeune prodige, sa mère l’envoya au lycée Pellerin tenu par des frères catholiques à Huế.
À 21 ans, il ‘‘monta’’ à Saigon dans l’espoir d’entrer dans le journalisme. Là, il se fit remarquer par le grand lettré nationaliste Phan Bội Châu (1867-1940) qui appréciait ses poèmes, particulièrement celui intitulé Thức khuya (Nuit blanche). Grâce à l’introduction de ce dernier, Nguyễn Trọng Trí devint responsable des pages littéraires de plusieurs célèbres magazines saigonnais sous les signatures de Lệ Thanh, Phong Trần, Hàn Mạc Tử, enfin de Hàn Mặc Tử. Il acquit rapidement une immense réputation, particulièrement auprès de nombreuses lectrices avec lesquelles il engagea une correspondance passionnée.
En 1936, il publia son premier recueil Gái quê (Les jeunes filles de ma campagne), mais à la fin de cette année il vit apparaître les premiers symptômes de la lèpre. Il se retira alors à Quy Nhơn, vivant seul sa terrible maladie dans une cabane au toit de chaume, tout en écrivant des poèmes poignants et en entretenant des correspondances plus que passionnées avec des admiratrices qu’il a ainsi immortalisées dans ses œuvres (Hoàng Cúc, Mai Đình, Thương Thương, Ngọc Sương, Thanh Huy, Mỹ Thiện, etc..). Mais il n’a jamais connu d’amour physique, toutes ses passions n’étaient que platoniques et épistolaires. Il se consolait par ailleurs stoïquement en adressant de fervents poèmes à la Vierge Marie.
En 1938, devant l’aggravation de sa maladie, il se résolut à entrer dans la léproserie de Quy Nhơn, où il mourut dans un état de délabrement physique épouvantable le 11 novembre 1940, à l’âge de 28 ans.
En plus de Gái quê, Hàn Mặc Tử, en ouvrant une nouvelle ère de poésie romantique au Viêt Nam, nous a légué cinq autres
recueils de poèmes qu’il a réunis de son vivant mais qui ne furent publiés qu’après sa mort :
Thơ Đường luật (Poèmes de prosodie Tang),
Đau thưong (Souffrances)
Cẩm châu duyên (Un destin de brocart et de perle),
Xuân như ý (Un printemps satisfaisant),
Thượng thanh khí (Une pureté sublime).
Hàn Mặc Tử (1)
Thức khuya
Non sông bốn mặt ngủ mơ màng,
Thức chỉ mình ta dạ chẳng an.
Bóng nguyệt leo song sờ sẫm gối,
Gió thu lọt cửa cọ mài chăn.
Khóc giùm thân thế hoa rơi lệ,
Buồn giúp công danh dế dạo đàn.
Trở dậy nôm na vài điệu cũ,
Năm canh tâm sự vẫn chưa tàn.
(Thơ Đường luật)
Traduction par Đông Phong :
Nuit blanche
De tous les côtés, les montagnes et les fleuves1 sommeillent,
Le cœur troublé, moi seul veille.
La lune, pour tâter mon oreiller, est entrée par la fenêtre,
Et le vent d’automne s’est faufilé sous la porte pour se frotter à ma couette.
Pour pleurer mon sort, les fleurs versent des larmes,
Et pour aider à ma réputation, les grillons font des gammes.
Je me lève enfin pour ânonner quelques airs du passé2,
Mais après cinq veilles3, mes questionnements intimes n’ont pas diminué.
1. ‘‘Montagnes et fleuves’’ : expression pour désigner le pays, la nation. Il faut donc comprendre ce poème allégorique comme un cri d’alarme contre l’assoupissement de la nation viêtnamienne pendant la colonisation française.
2. ‘‘Airs du passé’’ : expression tout à fait appropriée concernant la prosodie classique Tang de ce poème.
3. Dans l’ancien Việt Nam, la nuit était divisée en cinq veilles de deux heures chacune.