Poèmes bilingues français-viêtnamiens
Ông đồ già / Le vieux lettré calligraphe
Dans les semaines précédant le nouvel an lunaire (le Tết, qui va avoir lieu le jeudi 7 février prochain pour commencer l’année du Rat ou de la Souris, selon la traduction), les Viêtnamiens ont la tradition de louer des lettrés pour calligraphier, en caractères chinois ou en caractères démotiques nôm sur du papier rouge, des ‘‘sentences parallèles’’, des petits poèmes, des vœux, des compliments, etc…, soit pour les offrir en hommage aux parents et aux amis, soit pour les afficher à la maison près de l’autel des ancêtres.
Malheureusement, cette belle tradition est, elle aussi, en voie de disparition progressive, car il y a de moins en moins de bons lettrés capables de maîtriser ces beaux caractères anciens.
Le regretté Vũ Đình Liên, dont vous trouverez la notice biographique à la fin de l’article, a immortalisé dans ce célèbre poème l’image de ces calligraphes, dont il regretta déjà la disparition observée en 1936.
Đông Phong.
Ông đồ già
Mỗi năm hoa đào nở,
Lại thấy ông đồ già
Bày mực tàu giấy đỏ
Bên phố đông người qua.
Bao nhiêu người thuê viết
Tấm tắc ngợi khen tài :
‘‘Hoa tay thảo những nét
Như phượng múa rồng bay ! ’’
Nhưng mỗi năm mỗi vắng,
Người thuê viết nay đâu ?
Giấy đỏ buồn không thấm
Mực đọng trong nghiên sầu ...
Ông đồ vẫn ngồi đấy,
Qua đường không ai hay.
Lá vàng rơi trên giấy,
Ngoài giời mưa bụi bay.
Năm nay đào lại nở,
Không thấy ông đồ xưa.
Những người muôn năm cũ,
Hồn ở đâu bây giờ ?
1936
Traduction par Đông Phong :
Le vieux lettré calligraphe
Chaque année quand refleurissaient les pêchers1,
On voyait de nouveau le vieux lettré
Qui étalait son encre de Chine et ses papiers rouge foncé
Sur le trottoir où tant de gens passaient.
Et ceux qui le louaient pour écrire
Ne tarissaient pas leur admiration :
‘‘Un tel talent d’écriture,
C’est la danse du phénix et le vol du dragon !’’
D’année en année les amateurs se sont raréfiés,
Tous ces loueurs d’écriture, où sont-ils passés ?
Et les papiers rouges tout tristes ne pouvant plus l’absorber,
L’encre reste croupie dans le mélancolique encrier…
Le calligraphe est toujours assis là,
Mais les passants ne le voient pas.
Les papiers se couvrent de feuilles mortes,
Sous le crachin qui virevolte.
Cette année pendant que refleurissent les pêchers,
On ne voit plus le vieux lettré.
De tous les gens des années passées,
Où leur âme s’est-elle bien envolée ?
1. C’est-à-dire à l’arrivée prochaine du nouvel an lunaire, considérée aussi comme celle du printemps.
Notice biographique.
En effet, dans l’effervescence de la ‘‘nouvelle poésie’’ viêtnamienne, son poème Ông đồ già (Le vieux lettré calligraphe) publié en 1936 dans la revue Tinh Hoa connut immédiatement un retentissant succès qui dure encore jusqu’aujourd’hui : on le cite et le récite fréquemment, surtout pendant la période entourant le nouvel an lunaire de chaque année. Mais dès le début des années 1940, il décida d’arrêter de publier d’autres œuvres car il trouvait que ce qu’il écrivait n’était pas à la hauteur du premier poème. Il allait consacrer le reste de sa vie à l’enseignement (entre autres, du français à l’université de Hanoi) et à la traduction des poètes étrangers (dont Baudelaire).
Tous les autres poèmes qu’il avait l’occasion d’écrire par la suite n’ont pas été publiés car il les gardait pour lui-même et pour ses proches. C’est vraiment dommage, car ces poèmes sont loin d’être aussi mauvais qu’il pensait.