Poèmes bilingues français-viêtnamiens
Guanxi
Au jeu du guanxi,
Étranger, tu as perdu :
La Chine est ainsi.
Nul ne te plaindra,
Car aux yeux des Chinois
Tu n’existes pas.
Nota.
Les étrangers, qui ne connaissent pas le guanxi, c’est-à-dire le système des relations sociales des Chinois, se plaignent souvent de l’indifférence, ou à l’inverse de la rapacité, de ces derniers à leur égard. En voici l’explication donnée par un fin connaisseur de la Chine : " Xuan ne faisait jamais rien pour rien, et le reconnaissait sans vergogne. C’était, proclamait-il, un élément de l’ethos chinois, sans la compréhension duquel il était vain pour un étranger de chercher à commercer avec ses compatriotes. Chaque Chinois, selon lui, portait, inscrit au plus profond de ses neurones, une sorte de compte courant destiné à recueillir la mémoire de toutes ses créances et toutes ses dettes, les siennes propres et celles de son clan. La monnaie de ce compte n’était pas l’argent, mais le service rendu. Loin d’être vierge à la naissance, ce registre virtuel comprenait déjà la trace des services, infimes ou immenses, récents ou immémoriaux, rendus à d’autres par sa famille, et de tous ceux dont elle se trouvait redevable. Ainsi, dès son plus jeune âge, chaque Chinois savait-il exactement ce qu’il devait à chacun et ce que chacun lui devait, soit à titre personnel, soit au titre du compte commun de son clan. Chaque fois qu’il obligeait un partenaire, ou obtenait de lui une faveur, le compte correspondant est crédité ou débité. 'Si ton compte avec ton voisin est fortement créditeur, tu sais que tu peux en exiger beaucoup ; et à l’inverse, s’il est fortement débiteur, tu sais que, le moment venu, tu ne pourras rien lui refuser. Tout le jeu consiste à accroître au maximum ton crédit. Car plus ton compte est garni, plus tu peux exiger d’autrui, plus tu peux avoir d’ambitions. Et si tu deviens créancier de personnages eux-mêmes très puissants, tu peux obtenir d’eux qu’ils usent à ton profit de leur propre crédit. C’est la base même du guanxi, le clientélisme à la chinoise. En revanche, pour les mêmes raisons, tu ne peux rien espérer de quelqu’un avec qui tu n’es pas en compte, et c’est pourquoi il est impossible à un étranger d’entrer dans le jeu, car son crédit familial est par définition nul, et il n’a pas de temps d’accumuler des créances suffisantes auprès de chacun de ses partenaires potentiels. Le seul moyen pour lui, c’est d’amorcer son guanxi artificiellement, avec de l’argent.’ Ainsi justifiait-il la corruption invétérée de ses compatriotes. " (Jean-Michel Truong, Eternity express, Thriller Pocket, Éd. Albin Michel, 2003, pp. 208-209).